VI – Amsterdam, partie II – 31 août – 1er septembre 2017

VI – Amsterdam, partie II – 31 août – 1er septembre 2017

Je n’avais jamais fumé de cannabis et seul le récit de Thomas me donnait une idée de ce qui allait arriver.

Il m’avait raconté avoir mangé des Space-cakes en deux occasions. La première fois, dans le Coffee-Shop où nous nous étions rendus le 31 août dans l’après-midi. Océane et lui avaient chacun consommé une part de gâteau, mais, oppressé par l’ambiance et la foule, Thomas avait vécu une expérence assez négative car la drogue avait exacerbé ses légères tendances paranoïaques, et il avait ensuite été victime d’un malaise.

La deuxième fois, dans les rues de Paris, en compagnie de Mario et d’une amie allemande, la bonne humeur avait d’abord été de mise. Mais, abordé par un passant lui demandant trop sèchement pourquoi il parlait allemand et non français, il était de nouveau devenu agressif, puis avait fait une véritable crise d’angoisse, finissant chez lui, prostré et tremblant, plongeant sa mère dans un état de panique larmoyante malgré l’absence de gravité de son état, qu’elle devait croire définitif.

En nous réfugiant à la campagne, dans la quiétude d’une maison, coupés des sollicitations extérieures, nous avions bon espoir que l’expérience soit cette fois plus agréable pour chacun d’entre nous. Mais, après cinquante minutes, rien n’avait changé et la soirée s’annonçait surtout décevante. L’effet était censé se manifester plus rapidement. Je suggérai l’idée de grignoter quelques-uns des Space-Cookies que nous avions achetés, mais Thomas, plus avisé, me déconseilla d’agir ainsi et me demanda de patienter encore un peu.

Une poignée de minutes s’écoula. Puis, peu à peu, je sentis une vague d’amusement monter en moi et me mis à rire doucement, sans raison. S’agissait-il d’auto-suggestion ? Je supposai d’abord que oui, mais, très vite, les premiers symptômes physiques de l’ingestion du Space-Cake se firent sentir de manière bien plus violente, et le doute ne fut plus permis. Mon ventre se mit à me brûler et je m’effondrai par terre, prise d’une terrible envie de vomir et luttant de tout mon être pour ne pas que mes amis assistent à un tel spectacle. Je les suppliai de quitter la pièce, incapable de me déplacer moi-même, mais ils refusèrent d’obtempérer et m’expliquèrent qu’ils avaient ressenti la même chose la première fois et que tout cela n’était qu’une fausse impression. Océane ramena la bassine que je réclamais puis ouvrit la fenêtre, et l’air frais de la nuit me fit me sentir mieux. Puis, sans crier gare, Thomas me prit dans ses bras et me porta jusqu’au fauteuil, s’y assit et m’y allongea, plaçant mes jambes au dessus des siennes.

Depuis plusieurs mois, je faisais tout pour éviter de le toucher, par crainte d’être troublée, mais, à ce moment-là, je me sentais trop faible pour effectuer le moindre mouvement de protestation. Par ailleurs, ce contact n’était pas désagréable, et je pouvais en jouir sans éprouver de culpabilité, n’en étant pas l’initiatrice et me retrouvant dans l’incapacité de lutter contre lui. Je fermai donc les yeux et peu à peu, mon malaise s’estompa.

Beaucoup d’ellipses parsèment ce récit, la drogue ingérée ayant eu des effets assez puissants sur ma mémoire. Je me souviens ensuite m’être retrouvée à nouveau par terre quelques minutes plus tard, observant Océane et Thomas assis sur le canapé, un peu amorphes.

– « Je sens comme des points chauds sur mes jambes », dit Tomas. « Tu peux vérifier si c’est juste une impression ?

– A qui tu parles ? » demandai-je un peu stupidement, diminuée intellectuellement à cause des effets de la drogue.

– « A Océane », me répondit-il.

Je m’excusai :

– « Ah oui, c’est logique. Pardon. »

Il se redressa vers moi et me demanda, l’air suspicieux :

– « Pourquoi est-ce que tu dis ça ?

– Oh, juste comme ça. » Sans savoir pourquoi, je me sentais soudain prise en faute et tenue de cacher un secret que j’avais failli trahir. Mais Thomas étant quelqu’un de très entêté, et le cannabis ayant à nouveau éveillé ses penchants paranoïaques, il m’agonit de questions pendant de longues minutes, semblant retenir à grand-peine une intense colère. Seule Océane parvint finalement à le convaincre que ma remarque n’était rien d’autre qu’innocente.

Un nouveau trou de mémoire s’en suivit, et je me souviens ensuite avoir observé Thomas, l’air concentré, faisant pivoter ses bras l’un après l’autre, mécaniquement, le regard fixé droit devant lui. Il continuait à me parler, et je lui répondais en faisant mine de n’avoir rien remarqué d’anormal, par crainte de le mettre en colère.

Puis vint la faim. D’un seul coup, je ressentis un appétit vorace pour tous les aliments qui se trouvaient dans la cuisine. Les petits déjeuners fournis par notre hôte comprenaient des boules de pain blanc à faire cuire. Malgré mon état, j’entrepris de les placer dans le four. Je parvins à respecter le temps de cuisson et à les récupérer sans me brûler, malgré ma gestuelle hasardeuse. Lorsque j’extirpai le second de l’appareil brûlant, Thomas poussa un long hurlement, persuadé l’espace d’une ou deux secondes que j’avais attrapé à pleines mains l’assiette à deux cent degrés.

Je découpai les petits pains tant bien que mal et décidai d’y verser les paillettes de chocolat – spécialité hollandaise – que j’avais dénichées dans un placard. Malheureusement, un choix cornélien se présenta aussitôt : j’avais face à moi deux paquets de paillettes différents, et j’étais, pour des raisons qui m’échappent à présent, farouchement déterminée à choisir le meilleur. Je me mis donc à décortiquer les ingrédients, mais la lecture des petites lettres imprimées sur les paquets s’avéra déclencher chez moi une hilarité me rendant incapable de mener à bien ma mission. Je renversai dans l’entreprise un bon nombre de paillettes de chocolat sur le sol.

Océane se sentit mal à son tour, mais refusa que j’ouvre les fenêtres.

Je me retrouvai hilare sur le sol, me tordant de rire jusqu’aux hurlements, pleurant, tapant du poing, me mouchant profusément, et, paradoxalement, terrorisée à l’idée de déranger les voisins. Puis, je me mis à sangloter, avant de pleurer abondamment, remplissant plusieurs mouchoirs. Au loin, j’entendais vaguement la voix de Thomas qui expliquait à Océane, soucieuse, que mon comportement était normal et qu’elle ne devait pas s’inquiéter.

Je repris ensuite conscience, assise sur le fauteuil, observant mes amis qui me regardaient. J’avais l’impression d’être transformée en poste de télévision, et me mis à leur tenir un discours confus, leur faisant part de toutes les métaphores qui me venaient en tête : la soirée se découpait en unités de temps symbolisés par une grille au dessus de laquelle flottaient les nuages de ma confusion mentale. Je tombais aussi à l’intérieur d’une pièce sans fond, face à une fenêtre : lorsque j’étais lucide, je me rapprochais de la vitre et pouvais voir ce qui se passait à l’extérieur. Mais parfois, j’étais trop loin au fond de la pièce et je n’avais même plus conscience de mon environnement immédiat.

Mes amis, eux aussi assommés par la consommation de cannabis, commencèrent à ne plus écouter mes élucubrations et se mirent à lâcher des « ouais » polis de temps à autre. Thomas se focalisa sur sa mini-enceinte qui joue l’album d’Horace Andy, « In Dub ».

J’ouvris à nouveau les yeux. Allongée sur le sol, j’observais ce qui ressemblait le dessous d’une table décorée de toiles d’araignées. Je ne savais plus vraiment qui j’étais, ni où je me trouvais : à Paris ? en France ? Dans mon état de confusion, je prenais Océane et Thomas pour des collègues, voire des inconnus. Je me mis à crier des phrases incohérentes, tandis que mes amis essayaient de discuter tranquillement, au loin. Malgré mes efforts pour former un bâillon et me taire, je ne parvenais pas à m’empêcher de faire du bruit et de leur couper la parole, accusant même Thomas d’être un espion.

Je me mis à élaborer des stratagèmes pour rester lucide, en essayant de compter les secondes et de conserver ma clarté d’esprit en passant de l’une à l’autre, mais cet effort me semblait aussi difficile que celui consistant à garder dans un rêve la conscience que j’étais endormie. Lorsque j’essayai de discuter, Océane m’accusa d’inventer des mots. Je tentai aussi de faire des rimes, qui ne devaient pas être très brillantes. Puis, en appuyant en haut et en bas de ma tête, j’expliquai à mes interlocuteurs que j’aurais aimé que mon visage soit moins long. Seule la soif réduisit un tant soit peu mon flot ininterrompu de paroles. J’avais la bouche extrêmement sèche, et coordonner mes mouvements pour boire s’avérait très compliqué.

En relevant les yeux, j’aperçus Océane et Thomas qui somnolaient sur le canapé. Je décidai de les laisser tranquilles, leur fis part de mon choix et me dirigeai vers ma chambre. Ils protestèrent, me dirent qu’il valait mieux que l’on reste ensemble et me proposèrent de dormir dans leur lit, mais je déclinai l’invitation et me couchai toute habillée.

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