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Mois : mai 2019

Amsterdam, partie III

Amsterdam, partie III

Au loin, j’entendais mes amis discuter entre eux, s’inquiétant de savoir comment j’allais. De temps à autre, je voyais Thomas apparaître dans l’encadrement de la porte et me fixer en souriant, sans parvenir vraiment à savoir s’il me rendait visite à intervalles réguliers ou si la drogue bouleversait ma perception du temps au point d’avoir l’impression de le voir se téléporter encore et encore.

En l’apercevant, je lui demandai si je n’avais pas dit de choses trop graves. Il me sembla l’entendre répondre que si, et sans raison, cela me rendit soudain très enjouée. Je passai des heures à parler toute seule, poussant des cris et souffrant d’hallucinations dans lesquelles je me voyais livrer des secrets lourds de conséquences. Dans la pièce adjacente, j’entendis Thomas demander à Océane si elle se sentait bien, et je crus l’entendre ajouter : « après tout ce qu’elle t’a dit ». Puis, ils délibérèrent sur mon état, et je fus prise de panique, convaincue qu’ils souhaitaient appeler les pompiers. Je leur fis jurer de ne pas le faire, me voyant déjà livrée à moi-même dans un hôpital où l’on parlerait une langue que je ne connaissais pas. Stupidement, je me raccrochais à la couleur de mon couvre-lit, que je surveillais avec attention : tant que ce n’est pas du blanc, me disais-je, c’est que je ne suis pas allongée sur un brancard. Je finis par m’endormir après presque une nuit entière passée à rire, à crier des mots incohérents et à cauchemarder sur les choses méchantes que j’aurais pu avoir dites.

J’émergeai à neuf heure trente, consciente que nous devions quitter les lieux à onze. Je rangeai un peu mes affaires et parvins je ne sais trop comment à prendre une douche. Océane vint m’aider à nettoyer le champ de bataille qu’était le salon, plein de paillettes de chocolat et de mouchoirs froissés. Elle manqua de peu de me brûler le visage en manipulant les boutons de la gazinière alors que je me penchais dessus, cheveux lâchés, pour inspecter la présence d’éventuelles traces de nourriture.

Thomas se leva et me lança en me voyant : « eh bien, tu nous as rejoué Vol Au-Dessus d’un Nid de Coucou, hier soir ! ». Il s’assit sur mon lit pour discuter, et je remarquai qu’Océane, en retrait sur le seuil de la porte, était en train de nous filmer. Je protestai, mais consciente que je n’étais pas en état de l’empêcher de faire quoi que ce soit, elle poursuivit tranquillement ses prises de vue en me répondant avec espièglerie. Thomas lui adressa quelques reproches avec une mollesse telle que je le soupçonnai d’être le commanditaire de la vidéo.

A l’heure dite, nous partîmes, démarrâmes la voiture et nous nous installâmes sur un parking situé quelques centaines de mètres plus loin. Nous continuâmes à dormir jusqu’à dix-sept heures trente, puis Océane, se sentant d’attaque, prit le volant pour conduire jusqu’à Amsterdam, où nous discutâmes à nouveau avec la vendeuse du magasin aux motifs psychédéliques fluorescents. Je me tenais en retrait de la conversation mais ne pouvais m’empêcher de sourire sans raison, encore sous l’effet de mon repas de la veille, . « Les  space-cake sont rentables, avec toi », plaisanta la vendeuse en me voyant de si bonne humeur.

Nous reprîmes ensuite la route pour Paris. A chaque dos-d’âne rencontré, je ne pouvais m’empêcher de pousser des cris enthousiastes. Je parlai beaucoup sur tout le chemin du retour, tenant des propos absurdes sans m’en rendre compte. Je crus d’abord que les aires d’autoroute étaient situées sur le terre-plein central, puis je demandai très sérieusement quel animal j’étais. « Un lapin », me répondit Thomas. Sur le coup, cette plaisanterie me vexa un peu, car il me sembla qu’elle avait trait à la longueur de mes incisives. J’oubliai cependant assez vite cet incident pour me poser d’autres questions tout aussi sérieuses : quel était donc le cri du lapin ?

Mes tics de langage étaient encore présents après une autre nuit de sommeil et pendant une semaine, mon visage me parut complètement anesthésié. Près de deux ans plus tard, les dos-d’ânes me donnent toujours envie de pousser des cris de joie. Je compris plus tard que la dose ingérée ce soir-là était bien trop importante pour ma carrure, et que si la drogue avait le pouvoir de révéler la vraie personnalité des gens, j’étais alors bien moins froide et renfermée que je ne le pensais.

I.II

I.II

Cet apprentissage de la lecture reste l’un de mes meilleurs souvenirs. J’y prenais un vif intérêt réclamais ma leçon avec une ardeur qu’aucun obstacle ne pouvait diminuer, pas même la maladie et ses quarante degrés de fièvre. Tous les soirs, ma mère et moi nous asseyions sur la moquette pour travailler, et, l’exercice terminé, j’avais droit à quelques petites dragées multicolores au chocolat. L’une des règles de la maison interdisant de manger des bonbons, je trouvais ce mets d’autant plus savoureux.

Malgré mon assiduité, je ne manquais pas d’espièglerie.  Un jour, alors que mon professeur s’en était allé chercher ma récompense, j’entendis un grand bruit dans le cagibi. En m’y rendant, je découvris ma mère, pliée en deux sous l’effet de la douleur, une boîte de dragées à la main. J’appris plus tard qu’elle s’était cassé le coccyx, mais dans l’instant, j’arrachai le tube de Smarties d’entre ses doigts et m’enfuis pour dévorer son contenu plus à mon aise.

Quand ma maîtrise de la lecture devint plus assurée, ma mère eut l’idée de m’entraîner en me faisant lire de menus ordres qu’elle notait elle-même sur un cahier. L’exercice était ludique, et je progressai  vite. Je devais faire des grimaces, sauter sur un pied ou aller échanger quelques mots avec les autres habitants de la maisonnée. Un soir, je lus la phrase suivante : « Va donner une tape à papa ». Je m’exécutai avec empressement, et l’intéressé, faisant honneur à son habituelle douceur, me répondit d’un coup qui me dissuada de jamais recommencer. Cet incident amusa beaucoup ma mère, mais pour ma part, cela ne fit qu’augmenter la crainte que j’éprouvais envers mon père.

 

I.I

I.I

« Si c’était à refaire, je n’aurais pas eu de gosses », me disait mon père de temps à autre. Loin d’être blessée par cet aveu, je me contentais de hocher gravement la tête. Son inquiétude à mon égard l’avait rongé toute sa vie, et je ne lui en voulais pas. Quant à moi, si je coulais à ce moment-là une existence heureuse, je n’avais que trop conscience de l’impermanence des choses, et ne pas être née me paraissait être un sort plus enviable que celui de devoir un jour être confrontée aux souffrances accompagnant la mort. Cette terrible perspective rendait futiles tous les bonheurs qui pouvaient précéder.

Mon père avait su dès l’arrivée de son premier enfant qu’il avait commis une erreur, mais il avait persévéré cinq ans plus tard en choisissant de me faire naître afin que mon grand frère ne se retrouve pas seul en ce monde, et que nous puissions nous entraider.

Je naquis au début des années 90 dans un grand hôpital parisien, d’un père policier et d’une mère comptable. Mes premiers souvenirs, vagues et confus, remontent aux alentours de mes trois ans. Je me rappelle ma nourrice, sévère, qui me grondait pour que je mange du maïs. Je me revois aussi m’émerveillant devant des lapins enfermés dans des clapiers. Mes parents affirment qu’ils m’emmenaient les voir lorsque je n’avais pas encore prononcé mes premiers mots et que j’étais normalement trop jeune pour que ces souvenirs s’impriment dans ma mémoire, mais je suppose que des visites ultérieures ont eu lieu et que les réminiscences les plus récentes se sont confondues avec les plus anciennes car je crois me rappeler avoir déjà en tête, à cette époque, un langage parlé. Lorsqu’elle se promenait là-bas avec moi, ma mère passait de longs moments à me raconter l’histoire de mes ancêtres dans la région.

Je n’oublie pas non plus l’impression étrange que m’inspiraient tous ces symboles indéchiffrables qu’étaient les lettres de l’alphabet. Je tentais tant bien que mal de deviner l’histoire des albums de Tintin que j’avais sous les mains en regardant attentivement les expressions des personnages. Je mourais d’envie de savoir lire, et mon vœu commença à être exaucé à l’âge de trois ans et demi : au moment où j’entrai en maternelle, ma mère entreprit elle-même de m’enseigner la lecture, comme elle l’avait fait avec mon frère.

VI – Amsterdam, partie II – 31 août – 1er septembre 2017

VI – Amsterdam, partie II – 31 août – 1er septembre 2017

Je n’avais jamais fumé de cannabis et seul le récit de Thomas me donnait une idée de ce qui allait arriver.

Il m’avait raconté avoir mangé des Space-cakes en deux occasions. La première fois, dans le Coffee-Shop où nous nous étions rendus le 31 août dans l’après-midi. Océane et lui avaient chacun consommé une part de gâteau, mais, oppressé par l’ambiance et la foule, Thomas avait vécu une expérence assez négative car la drogue avait exacerbé ses légères tendances paranoïaques, et il avait ensuite été victime d’un malaise.

La deuxième fois, dans les rues de Paris, en compagnie de Mario et d’une amie allemande, la bonne humeur avait d’abord été de mise. Mais, abordé par un passant lui demandant trop sèchement pourquoi il parlait allemand et non français, il était de nouveau devenu agressif, puis avait fait une véritable crise d’angoisse, finissant chez lui, prostré et tremblant, plongeant sa mère dans un état de panique larmoyante malgré l’absence de gravité de son état, qu’elle devait croire définitif.

En nous réfugiant à la campagne, dans la quiétude d’une maison, coupés des sollicitations extérieures, nous avions bon espoir que l’expérience soit cette fois plus agréable pour chacun d’entre nous. Mais, après cinquante minutes, rien n’avait changé et la soirée s’annonçait surtout décevante. L’effet était censé se manifester plus rapidement. Je suggérai l’idée de grignoter quelques-uns des Space-Cookies que nous avions achetés, mais Thomas, plus avisé, me déconseilla d’agir ainsi et me demanda de patienter encore un peu.

Une poignée de minutes s’écoula. Puis, peu à peu, je sentis une vague d’amusement monter en moi et me mis à rire doucement, sans raison. S’agissait-il d’auto-suggestion ? Je supposai d’abord que oui, mais, très vite, les premiers symptômes physiques de l’ingestion du Space-Cake se firent sentir de manière bien plus violente, et le doute ne fut plus permis. Mon ventre se mit à me brûler et je m’effondrai par terre, prise d’une terrible envie de vomir et luttant de tout mon être pour ne pas que mes amis assistent à un tel spectacle. Je les suppliai de quitter la pièce, incapable de me déplacer moi-même, mais ils refusèrent d’obtempérer et m’expliquèrent qu’ils avaient ressenti la même chose la première fois et que tout cela n’était qu’une fausse impression. Océane ramena la bassine que je réclamais puis ouvrit la fenêtre, et l’air frais de la nuit me fit me sentir mieux. Puis, sans crier gare, Thomas me prit dans ses bras et me porta jusqu’au fauteuil, s’y assit et m’y allongea, plaçant mes jambes au dessus des siennes.

Depuis plusieurs mois, je faisais tout pour éviter de le toucher, par crainte d’être troublée, mais, à ce moment-là, je me sentais trop faible pour effectuer le moindre mouvement de protestation. Par ailleurs, ce contact n’était pas désagréable, et je pouvais en jouir sans éprouver de culpabilité, n’en étant pas l’initiatrice et me retrouvant dans l’incapacité de lutter contre lui. Je fermai donc les yeux et peu à peu, mon malaise s’estompa.

Beaucoup d’ellipses parsèment ce récit, la drogue ingérée ayant eu des effets assez puissants sur ma mémoire. Je me souviens ensuite m’être retrouvée à nouveau par terre quelques minutes plus tard, observant Océane et Thomas assis sur le canapé, un peu amorphes.

– « Je sens comme des points chauds sur mes jambes », dit Tomas. « Tu peux vérifier si c’est juste une impression ?

– A qui tu parles ? » demandai-je un peu stupidement, diminuée intellectuellement à cause des effets de la drogue.

– « A Océane », me répondit-il.

Je m’excusai :

– « Ah oui, c’est logique. Pardon. »

Il se redressa vers moi et me demanda, l’air suspicieux :

– « Pourquoi est-ce que tu dis ça ?

– Oh, juste comme ça. » Sans savoir pourquoi, je me sentais soudain prise en faute et tenue de cacher un secret que j’avais failli trahir. Mais Thomas étant quelqu’un de très entêté, et le cannabis ayant à nouveau éveillé ses penchants paranoïaques, il m’agonit de questions pendant de longues minutes, semblant retenir à grand-peine une intense colère. Seule Océane parvint finalement à le convaincre que ma remarque n’était rien d’autre qu’innocente.

Un nouveau trou de mémoire s’en suivit, et je me souviens ensuite avoir observé Thomas, l’air concentré, faisant pivoter ses bras l’un après l’autre, mécaniquement, le regard fixé droit devant lui. Il continuait à me parler, et je lui répondais en faisant mine de n’avoir rien remarqué d’anormal, par crainte de le mettre en colère.

Puis vint la faim. D’un seul coup, je ressentis un appétit vorace pour tous les aliments qui se trouvaient dans la cuisine. Les petits déjeuners fournis par notre hôte comprenaient des boules de pain blanc à faire cuire. Malgré mon état, j’entrepris de les placer dans le four. Je parvins à respecter le temps de cuisson et à les récupérer sans me brûler, malgré ma gestuelle hasardeuse. Lorsque j’extirpai le second de l’appareil brûlant, Thomas poussa un long hurlement, persuadé l’espace d’une ou deux secondes que j’avais attrapé à pleines mains l’assiette à deux cent degrés.

Je découpai les petits pains tant bien que mal et décidai d’y verser les paillettes de chocolat – spécialité hollandaise – que j’avais dénichées dans un placard. Malheureusement, un choix cornélien se présenta aussitôt : j’avais face à moi deux paquets de paillettes différents, et j’étais, pour des raisons qui m’échappent à présent, farouchement déterminée à choisir le meilleur. Je me mis donc à décortiquer les ingrédients, mais la lecture des petites lettres imprimées sur les paquets s’avéra déclencher chez moi une hilarité me rendant incapable de mener à bien ma mission. Je renversai dans l’entreprise un bon nombre de paillettes de chocolat sur le sol.

Océane se sentit mal à son tour, mais refusa que j’ouvre les fenêtres.

Je me retrouvai hilare sur le sol, me tordant de rire jusqu’aux hurlements, pleurant, tapant du poing, me mouchant profusément, et, paradoxalement, terrorisée à l’idée de déranger les voisins. Puis, je me mis à sangloter, avant de pleurer abondamment, remplissant plusieurs mouchoirs. Au loin, j’entendais vaguement la voix de Thomas qui expliquait à Océane, soucieuse, que mon comportement était normal et qu’elle ne devait pas s’inquiéter.

Je repris ensuite conscience, assise sur le fauteuil, observant mes amis qui me regardaient. J’avais l’impression d’être transformée en poste de télévision, et me mis à leur tenir un discours confus, leur faisant part de toutes les métaphores qui me venaient en tête : la soirée se découpait en unités de temps symbolisés par une grille au dessus de laquelle flottaient les nuages de ma confusion mentale. Je tombais aussi à l’intérieur d’une pièce sans fond, face à une fenêtre : lorsque j’étais lucide, je me rapprochais de la vitre et pouvais voir ce qui se passait à l’extérieur. Mais parfois, j’étais trop loin au fond de la pièce et je n’avais même plus conscience de mon environnement immédiat.

Mes amis, eux aussi assommés par la consommation de cannabis, commencèrent à ne plus écouter mes élucubrations et se mirent à lâcher des « ouais » polis de temps à autre. Thomas se focalisa sur sa mini-enceinte qui joue l’album d’Horace Andy, « In Dub ».

J’ouvris à nouveau les yeux. Allongée sur le sol, j’observais ce qui ressemblait le dessous d’une table décorée de toiles d’araignées. Je ne savais plus vraiment qui j’étais, ni où je me trouvais : à Paris ? en France ? Dans mon état de confusion, je prenais Océane et Thomas pour des collègues, voire des inconnus. Je me mis à crier des phrases incohérentes, tandis que mes amis essayaient de discuter tranquillement, au loin. Malgré mes efforts pour former un bâillon et me taire, je ne parvenais pas à m’empêcher de faire du bruit et de leur couper la parole, accusant même Thomas d’être un espion.

Je me mis à élaborer des stratagèmes pour rester lucide, en essayant de compter les secondes et de conserver ma clarté d’esprit en passant de l’une à l’autre, mais cet effort me semblait aussi difficile que celui consistant à garder dans un rêve la conscience que j’étais endormie. Lorsque j’essayai de discuter, Océane m’accusa d’inventer des mots. Je tentai aussi de faire des rimes, qui ne devaient pas être très brillantes. Puis, en appuyant en haut et en bas de ma tête, j’expliquai à mes interlocuteurs que j’aurais aimé que mon visage soit moins long. Seule la soif réduisit un tant soit peu mon flot ininterrompu de paroles. J’avais la bouche extrêmement sèche, et coordonner mes mouvements pour boire s’avérait très compliqué.

En relevant les yeux, j’aperçus Océane et Thomas qui somnolaient sur le canapé. Je décidai de les laisser tranquilles, leur fis part de mon choix et me dirigeai vers ma chambre. Ils protestèrent, me dirent qu’il valait mieux que l’on reste ensemble et me proposèrent de dormir dans leur lit, mais je déclinai l’invitation et me couchai toute habillée.